Epiphanie

Où est passée ma bague ?

Cette question finit par devenir lancinante, car depuis le matin Brigitte la pose à tout le monde, ses enfants, son mari, sa belle-mère, sans trouver de réponse.

En ce matin d’Épiphanie c’est une tablée de 18 convives qui se prépare. L’accumulation des tâches ménagères de la semaine, préparation du repas, ménage, problèmes des enfants, décoration de la table, sans compter les habituels rendez-vous scolaires ou médicaux, ajoutés à la recherche de cette modeste, mais au combien symbolique bague de fiançailles, achève la résistance de ses nerfs.

Bien entendu belle maman, soi disant venue pour aider, est tout le temps dans le chemin, demandant sans arrêt ce qu’elle peut faire au lieu de prendre des initiatives.

Gérard, adorable comme toujours, mais incapable d’aligner un couvert ne lui est d’aucun recours. De plus, il a depuis quelques jours un drôle d’air, mi farceur mi énigmatique qui laisse présager d’une de ces plaisanteries qui ne font rire que lui.

Il faut dire que ce dimanche d’Epiphanie n’est pas comme les autres, puisque aujourd’hui, 8 janvier, il y a exactement vingt ans que Brigitte est sortie de la mairie au bras de Gérard. Vingt années qu’elle n’a pas à le regretter, même si parfois il avait fallu adapter un peu l’image du prince charmant de ses 15 ans.

Les fameuses plaisanteries de Gérard ont certainement parfois aidé à sortir du train train et ils ont vu pas mal de leurs amis divorcer au bout de quelques années alors qu’eux ont tenu le choc.

L’envie n’a pourtant pas manqué durant toutes ces années de remettre les pieds de Gérard sur terre, de le secouer les nombreuses fois où il s’était laissé malmener dans le travail, de le trainer jusqu’à un club de gymnastique pour faire fondre le pneu naissant qui l’oblige à changer régulièrement de taille de pantalon. Mais bon ! globalement elle n’a pas trop à se plaindre. Si seulement elle savait où est passée cette bague de fiançailles ! Il n’aurait pas osé la lui cacher, quand même, le jour de leur anniversaire ? En fait cette absence ressemblerait bien à une plaisanterie Gérardesque et le mieux est certainement d’attendre, l’air de rien, de ne pas entrer dans son jeu.

Les invités arrivant, prise dans le tourbillon familial et amical, la bague fut oubliée quelques heures, la mince alliance en or jaune lui permettant de ne pas ressentir le vide à son doigt.

L’heure du dessert arriva, et avec elle, bien sûr la traditionnelle galette des rois et ses fèves « de collection » Cette année la mode s’en tient à un dessin animé récent et il faut lutter avec la petite dernière pour ne pas devoir acheter une galette tous les jours afin de compléter la collection. Seule ombre au tableau, Brigitte n’aime pas la galette des rois. Elle a horreur de la frangipane et n’a jamais osé le dire. Comment dire à son mari que le dessert anniversaire depuis vingt ans est détesté, alors que c’est sa mère qui a un jour déclaré que vu leur date de mariage on en ferait une tradition familiale ?

Enfin, heureusement Bobby, le labrador, adore la frangipane ! Tous les ans Bobby sauve la mise en engloutissant les morceaux que lui donne sa maîtresse.

Évidemment, Brigitte ne pouvait pas prévoir ! Prévoir que Gérard avait soigneusement remplacé la fève par une bague en or pur serti de pierres précieuses, destinée à remplacer la très modeste petite bague de fiançailles offerte vingt années auparavant et pour laquelle il avait du économiser sur l’argent de sa bourse d’étudiant. Elle ne pouvait pas prévoir non plus qu’il avait fait en sorte que ce soit elle qui ait la fève, ni prévoir qu’il la surveillait du coin de l’œil pour profiter de son regard en découvrant le bijou…

Évidemment, quand elle réalisa devant les invités stupéfaits qui étaient tous au courant de la surprise, qu’il faudrait guetter le chien pendant les prochaines quarante huit heures et récupérer le bijou dans des conditions pour le moins peu poétique elle se promit bien de ne plus jamais faire semblant d’aimer la frangipane !

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LE NOEL DU PERE NOEL

Ce vingt quatre décembre tire à sa fin et le givre fleurit sur les carreaux du Boulevard Haussmann.

Que ne faut-il pas faire pour gagner cinq cents balles ! Moi qui n’ai jamais cru au père-Noël, j’ai raconté des niaiseries aux enfants toute la journée. As-tu été bien sage ? Que veux-tu que je t’apporte cette nuit ? Les gamins y croient dur comme fer, alors que leurs parents sortent des magasins avec des paquets plein les bras.

« Madame, une petite photo souvenir avec le père Noël ? ». Ils vont tous coller ma bobine dans leurs albums de famille, alors que je n’ai pas vu la mienne depuis des années.

J’ai failli moi-même avoir un enfant, mais la future maman a du penser que je ne présentais pas assez de garanties et a préféré interrompre l’aventure. Aurais-je changé pour autant, trouvé un travail fixe, arrêté le jaja, qui sait ?

Toujours est-il qu’en me décollant de ce foutu comptoir, je ne retrouverai que mon gourbi crasseux, au cinquième étage d’un immeuble bourgeois, certes, mais dont l’accès à l’ascenseur m’est interdit : « réservé aux appartements, m’a dit la concierge » pour les chambres de bonnes, il faut prendre l’escalier de service. Des bonnes il n’y en a plus, et à cet étage glacial ne survit plus qu’une petite vieille à qui la bignole prend dix balles pour descendre sa poubelle.

La mémé a, comme dans la chanson, deux canaris et une chatte. Malheureusement, la chatte a boulotté les canaris. Finis donc, les cui-cui du matin, je n’ai plus droit qu’à l’odeur du pipi de chat.

Un ivrogne, encore plus ivrogne que moi commence à me raconter sa vie, qu’il croît passionnante, le pauvre. Je ne comprends pas la moitié de son roman fleuve qui ne sera pas édité dans la collection Harlequin, vu que son haleine n’est pas parfumée à l’eau de rose.

Comme ce héros méconnu me réclame une tournée, je m’extirpe de mon tabouret en souhaitant un joyeux Noël au patron qui finit d’user son torchon en pensant au foie gras que lui a truffé sa femme.

Direction la rue Nollet. Les gens se pressent, emmitouflés, on se croirait dans un film des années cinquante, manque plus que la neige.

Du côté des Batignolles, l’animation est plus discrète, les propriétaires sont déjà rentrés chez eux, filer quelques torgnolles à leurs moutards pour leur apprendre à s’impatienter au pied du sapin.

Pour un immeuble cossu, c’est un immeuble cossu ! Un seul appartement par étage, flonflons et guirlandes sont au rendez-vous. Chaque palier de l’escalier me renseigne sur l’état de cuisson de la dinde. Ceux du deuxième devraient se dépêcher de passer à table, sinon le bestiau va se dessécher.

Le rideau de la loge bouge sur mon passage, mais comme la grosse sait qu’elle n’aura pas d’étrennes, elle ne daigne pas me saluer. Dommage pour elle, demain je descendrai la poubelle de mémé, et gratuitement encore.

Mes quinze mètres carrés m’attendent patiemment, dans un état qui n’est pas celui où j’aurais souhaité les trouver en entrant !

Poulet froid et céleri rémoulade, avec, quel luxe, un nouveau Beaujolais, un vrai réveillon ! L’an dernier j’avais essayé le secours catholique, mais les vieux, les clodos et le bénédicité, très peu pour moi, ça faisait trop de bonheurs pour un seul soir.

J’écluse mon deuxième flacon quand un brouhaha se fait entendre dans la coursive. Il devient tintamarre et je ne peux plus écouter la radio télévision française, je me propulse donc jusqu’à la porte de mon humble logis.

Surprise, que vois-je ici paraître ? Un homme encagoulé, armé d’un engin dont je ne connais pas le numéro de série, qui tient sous le bras une petite chose, vêtue d’une robe genre Barbie, avec dentelles et rubans, mais au regard terrorisé. Le flingue se dirige illico sur la tempe du bonbon rose qui se met à crier plus fort que les canaris quand le chat les a croqués. Je me demande un instant si le Beaujolais n’était pas trafiqué, mais le canon qui s’enfonce dans mon estomac me renseigne clairement sur la réalité de la situation.

La porte se referme sur un mauvais polar. Je suis face à un abruti qui croyait opérer le casse du siècle, et ne récolte qu’une gamine en pleurs et un père Noël de pacotille.

La sirène des flics retentit dans la rue ainsi qu’un haut-parleur conseillant au « Monsieur » de se rendre. Celui-ci me fait passer devant lui, mains levées, sans faire l’imbécile. Il me connaît mal, Imbécile c’est justement mon surnom. Je suis pris d’un élan d’héroïsme, peut-être parce que la petite appelle sa mère et qu’elle n’a pas eu le temps d’ouvrir ses cadeaux.

Au lieu d’obéir, je mets mon poing dans la figure du type et planque la fillette dans le placard. Au moment où je jette la clef par la fenêtre, le type reprend ses esprits et vide son chargeur sur moi. Nous nous agrippons l’un à l’autre et basculons dans la rue.

Pour une fois je serai descendu plus vite que par l’ascenseur.

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Quai de la rapée

Quai de la Rapée, huit heures du mat. Ca fait plusieurs jours que je n’ai pas vu un peigne ni un morceau de savon. J’en suis à retourner le fond de mon sac pour acheter de quoi arroser un café avec du père Magloire. Direction le service social de la mairie de Paris. Cet endroit lugubre sent le tabac gris et le rôt vinassé et je compte deux à trois heures d’attente avec les clodos du coin ! J’évite de les regarder, sales, les yeux injectés, ils tremblent, ils me ressemblent, je les déteste. Je n’ai plus qu’une idée, sortir de ce merdier, prendre un train pour Le Havre et retrouver des gens que je connais, une oreille attentive, un peu de sécurité. En attendant il faut tenir le coup, obtenir un peu d’argent pour boire, car je n’ai pas eu la quantité qui m’est nécessaire et dans cet état je ne pourrai même pas aller jusqu’à Saint Lazare.

Enfin un travailleur social m’écoute, d’un air blasé. Sur production de ma carte d’identité, j’obtiens un billet de train, quatre vingt francs et quelques chèques restaurant. Signez là, vous n’aurez plus rien avant deux mois. Je fonce au bistrot ingurgiter autant de ballons que mon estomac me le permet. Métro, bistro, Saint Lago. Dans La salle des pas perdus j’échange mes tickets restaurant contre du pognon et mon billet également. Les clients se trouvent facilement, car en plus des insultes je leur agite sous le nez le revolver que j’ai piqué hier à un compagnon d’infortune qui a du tenir une armurerie. J’attrape le Paris-Le Havre avant que les flics ne me demandent le nom de mes parents et je m’installe en espérant que le contrôleur aura d’autres ivrognes à fouetter. Quand la carriole à boisson me réveille, nous avons dépassé Rouen, mais je n’ai pas le loisir de déguster ma bière car le grand vérificateur s’énerve un peu devant mon baratin. Descente rapide à Yvetôt où le chef de gare, sentant la relève imminente, me dit d’aller me faire verbaliser ailleurs. Qu’à cela ne tienne Que vois-je sur l’autre quai ? Le buffet de la gare. Le besoin me tenaille à nouveau, je traverse les voies pour éviter le détour du passage souterrain. Je fonce, mais le rapide va plus vite que moi. Je n’ai guère le temps de calculer l’âge du chauffeur et je comprends, le temps d’un éclair ce que veut dire « Métal hurlant.

Ma bière sera définitive et sans alcool.

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11 septembre

Ce jour là l’été touchait à sa fin et je m’étais levé en retard. Deborah et les enfants s’agitaient déjà dans tous les coins. C’est même curieux comme une simple demi-heure peut perturber les gens, à croire que le ciel va nous tomber sur la tête.

Enfin bref, j’étais à la bourre. Contrairement à mon habitude je ne me suis pas dépêché pour autant, comme si tout ça n’avait pas d’importance.

La perspective de passer ma journée avec des gens qui ne parlaient que de pognon et de rentrer le soir pour entendre ma femme parler, investissement, études des enfants, prix du mètre carré et autres babioles finissait peut-être par me gaver. J’aurais aimé parler de futilités, amour peut-être, ou littérature ou art moderne ?

Après un : qu’est-ce que tu as ce matin ? Déborah s’est élancée dans l’ascenseur avec les enfants Je n’ai même pas eu le temps de les embrasser car elle avait un rendez-vous très important, décisif même pour sa carrière. Génial ! Je sais qu’ils ne manqueront de rien, matériellement s’entend

. Je crois que de toute façon j’avais déjà baissé les bras. Jonathan me tenait des discours sur son avenir professionnel et financier et Peggy me demandait quel était le meilleur cercle pour rencontrer un garçon fréquentable. Pour elle un garçon est fréquentable à partir du moment où sa carte de crédit est couleur or ! à seize ans !

J’ai juste eu le temps de répondre à Déborah « je ne sais pas, une drôle d’impression » elle s’est arrêtée un moment, m’a regardé dans les yeux, et demandé « impression de quoi ? » J’ai répondu « de fin du monde » oui ! J’ai dit ça, c’est incroyable !

Je suis parti au boulot, en retard, tout en sachant qu’on devait déjà s’impatienter là-bas.

Quand je suis sorti du métro, le premier avion s’est encastré dans une tour jumelle, celle où je travaillais, juste en dessous de mon étage. J’avoue que j’ai été paralysé un moment, sans pouvoir rien faire, et puis il y a eu le deuxième avion, et l’écroulement des tours.

J’ai erré plusieurs heures, jusqu’à la tombée de la nuit, sans réfléchir, simplement pour marcher.

Le lendemain matin ma décision était prise, mais elle s’est prise toute seule sans que je pèse le pour et le contre, elle s’est imposée à moi, j’avais disparu dans l’attentat du 11 septembre.

J’ai vu ma photo sur les palissades, j’ai vu Peggy se promener parfois avec une pancarte et arrêtant les passants, mais elle grandit, elle vit sa vie et elle a accepté comme tout le monde cette évidence, nous étions juste au-dessus du point d’impact, nos corps ont été pulvérisés, nous sommes des centaines comme ça.

Que suis-je devenu ? Rien. Je ne suis plus rien ni personne. J’ai trouvé des papiers sur le cadavre d’un clochard, et je vis dans un squat de la manche et de petits larcins. Mon dieu, qu’est-ce que je suis bien ici, personne ne me parle d’argent et quand je me rase et m’habille correctement, je connais même une fille qui me parle d’amour………

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L’amour c’est comme une cigarette.


Jour après jour, mois après mois, vous avez commencé à y penser.L’idée est devenue lancinante, évidente il faudrait décider d’arrêter !
Au début c’était le plaisir renouvelé, le bonheur de la découverte, l’impression d’être enfin adulte, d’être comme les autres. Au fil du temps certains détails ont abimé cette relation dépendante, l’ont rendue moins automatique, puis conflictuelle. Les reproches, les noirceurs, les petits mensonges se sont accumulés. Vous faisiez bonne figure, tandis que chaque matin amenait de plus en plus de difficulté de ne pouvoir s’en passer et chaque soir la bonne résolution de décider d’arrêter.

Un jour ce fut fait, la décision fut prise, c’était terminé et au monde entier la nouvelle fut annoncée. Elle fut clamée bien haut, sur un ton décidé, avec des airs de grand seigneur. Tout le monde en fut étonné ! Tu es certain de pouvoir tenir, elle ne va pas te manquer ? Alors furent révélés les inconvénients, les difficultés, les conflits, les frustrations, tout ce dont vous vous étiez privé pour elle et tout ce qu’elle vous avait empêché de vivre pleinement.

Quelques jours plus tard, le manque commença à se faire sentir, d’une façon que vous n’imaginiez pas. Celle que vous aviez reniée si fort occupait toutes vos pensées, provoquait une douleur physique autant que morale. Comment imaginer se retrouver à arpenter le salon en gémissant et serrant les dents à les faire grincer, en donnant des coups de poing dans les coussins. Des sanglots incoercibles ont parfois accompagné ces jours difficiles, vous dont la réputation d’endurci n’était plus à faire ! Comment une si petite chose pouvait-elle vous rendre si malheureux par son absence que vous en veniez à ne plus savoir pourquoi vous aviez décidé d’arrêter, au point de vous dire qu’après tout ce n’était pas si mal que cela ?

Après quelques semaines enfin les crises se sont estompées car vous vous êtes rué dans une folie compulsive de consommation de bonbons roses pour oublier celle qui vous manquait tant et leur ressemblait si peu ! Vous vous êtes cru alors libéré définitivement d’elle, décontracté et crâneur.

C’est alors qu’au détour d’une réunion, elle est apparue à vos yeux, s’offrant à vous dans sa splendeur, dans la robe préférée. Un frôlement, un parfum, il n’en fallait pas plus pour que vous replongiez. Une fois, rien qu’une fois, cela n’aura pas de conséquence, ce ne sera qu’une ultime satisfaction sans lendemain. Au moment ultime, à la première bouffée de plaisir, le choc fut terrible, le plaisir si grand que vous en êtes restés tous les deux consumés, incapables de parler.

A ce moment vous avez compris que vous n’auriez jamais du céder, que vous aviez vous-même remis en œuvre la nasse pour vous piéger !

Quelques mois plus tard vous vous êtes, à nouveau, retrouvé à penser qu’il faudrait décider d’arrêter.
Cette fois vous n’avez rien dit à personne, pour éviter les moqueries de ceux qui ne sont jamais passés par là, et ne sachant plus trop à quel saint vous vouer.

Il y eut encore une ou deux rechutes douloureuses, de plus en plus douloureuses, au point que vous avez décidé de vous faire aider.

Les années ont passé et si vous en rêvez parfois la nuit, vous faites en sorte que vos sanglots refoulés ne fasse pas s’interroger celle qui l’a remplacée.

Vous vous croyez tranquille ? Allons donc, méfiez-vous, vous savez bien qu’au fond de vous, la bête est tapie, prête à se réveiller.

L’amour c’est comme une cigarette, prête à se consumer et sans cesse renouvelée.



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Extinction

Les noyers ont gelé cet hiver et la fuite du toit a abîmé les dorures de la salle de réception, tandis que ma comtesse de mère se meurt dans le service de médecine gériatrique de l’hôpital communal. Des bals et des réceptions ont pourtant animé les murs de ce domaine et mes culottes courtes ont essuyé gaiement ses parquets Louis XIV. Pourquoi le besoin de parler de tout cela me prend-il aujourd’hui, plutôt qu’hier ou que demain, je ne sais.

De ma fenêtre, je ne vois aucun Alezan et aucun domestique ne viendra me proposer un tilleul avant d’aller me reposer ; elle donne sur la cour et au rez-de-chaussée six Thaïlandais s’entassent dans deux pièces. Finalement je ne suis pas si mal loti que cela.

J’ai retiré ma particule de mes cartes de visite après avoir compris qu’elle me faisait plus de tort que de bien, mais immédiatement j’ai cessé d’être reçu dans un certain nombre de familles qui ne m’invitaient que pour pouvoir me présenter à leurs amis.                              La bourgeoisie Parisienne possède encore plus de snobisme que la noblesse ; « Notre ami, le comte de Rougemontiers, qui nous fait l’honneur d’être parmi nous ce soir »

Courbettes, baises-mains, hypocrisie, que de la façade !

C’est à ce moment que j’ai commencé à fréquenter des lieux « peu recommandables » comme disait ma chère mère, des bars par exemple, pas pour boire, mais pour regarder, pour écouter la vie autour de moi, ce dont j’ai été privé pendant tant d’années.                     Je soupçonnais bien que les gens au milieu desquels j’ai été élevé, ne constituaient pas la vérité de l’espèce humaine, mais j’étais loin de soupçonner que de telles différences nous séparaient.                                                                                                                                               C’est devenu une drogue, chaque jour, après m’être « galvaudé » à travailler pour mettre quelque chose dans mon assiette, j’ai commencé à m’installer dans tous les « troquets » du quartier et la gare du nord constitue un vivier extraordinaire pour observer mes compatriotes. Quand mon observation est suffisante ou que les gens commencent à être intrigués, je change d’endroit. Je ne prends jamais de notes, j’enregistre dans ma cervelle, et ensuite j’écris, j’écris, c’est aussi devenu une drogue.

J’ai changé également ma tenue vestimentaire. Il m’arrive même parfois de ne pas repasser mes pantalons, d’enlever ma cravate, et d’ouvrir mon col afin de passer inaperçu.

Je ne sais pas si ma vie continuera ainsi, à la fois solitaire et peuplée de passants qui me servent de famille. Peut-être ma destinée n’est-elle que cela, portraitiste, ou portrait triste !

Mais qu’ils ne s’y trompent pas, je ne suis pas un voyeur, je ne me réjouis pas des misères qu’ils expriment, je prends les petits bonheurs qu’ils apportent, j’en profite et leur envie même parfois des joies simples qui semblent les satisfaire.

Tout était si compliqué autrefois, pas moyen de montrer qu’on était content, ou que l’on souffrait, tout cela est vulgaire paraît-il. Voilà ! J’ai trouvé les mots qui ont bercé ma jeunesse, il ne faut pas paraître vulgaire. Est-ce vulgaire d’exprimer son amour, sa peine ou ses joies ? La vie n’est-elle qu’un désert ou des ombres désincarnées ne font que passer ?

Ces « lieux de perdition » sont des concentrés du monde et je m’en nourris, m’en gave même jusqu’à plus faim, rattrapant inlassablement le temps perdu.

Tout château possède sa galerie de portraits, mes ancêtres qui se croyaient sortis de la cuisse de Jupiter et s’imaginaient avoir marqué définitivement le monde rien qu’en venant sur terre, je les remplace par ceux qui tous les jours me font le cadeau d’eux mêmes. Je casse la glace maternelle grâce au bouillonnement incessant du peuple. Peut-être parviendrai-je un jour à me faire accepter d’eux, avec mes différences, mais surtout avec cette passion qui m’anime et donne enfin des couleurs à ma vie, les couleurs de l’espoir.

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